Quiproquo©
Nouvelle de Michele Angelo Murgia
- Messieurs, la Cour !
Mic n'avait jamais mis les pieds dans un pareil bidule. Des mecs plutôt bizarres, avec des mots complètement foireux : dans quel cirque était-il tombé ? Mais bon, plus rien ne doit étonner, de nos jours même si Mic est plutôt candide. Allez, on mettra tout ça sur le dos des mousses qu'il s'enfile chez Popaul
A neuf heures moins le quart tapantes, je me pointe devant le grand immeuble à quatre étages. En entrant là, je remarque un immense hall qui est tellement grand qu'ils appellent ça " salle des pas perdus ", preuve qu'il y a sûrement quelqu'un qui a dû s'y perdre un jour. C'est vrai qu'il y a plein de panneaux indicateurs, comme dans une place publique mais c'est les noms qui me bloquent : je ne m'y ferai jamais. Comme je ne sais pas par où aller, et que ceux qui y sont semblent tout aussi perdus que moi, à tout hasard, je prends l'immense escalier et monte au premier. Là, je tourne à droite, prends la première porte disponible qui a eu la bonne et heureuse idée de demeurer ouverte. Je suis accosté par un valet qui se nomme lui-même " huissier aux os denses " pour bien montrer qu'il est dur à cuire. En fait il doit zézayer car il a un drôle de défaut de prononciation et dit "dienses" en voulant dire "denses". Mais je ne le lui reproche pas, c'est peut-être pas d'sa faute s'il a pas pu se payer une logopède.
-" Je ne dois rien à personne, mes dettes sont payées ", que je lui fais.
Je connais ce genre de lascar au cerveau aussi dense que ses os et qui vient à n'importe quelle heure de la journée. Même qu'une fois, comme il dit, un de ses " cons d'frères " (s'ils sont gentils entre eux !) est venu à cinq heures du mat' uniquement pour voir avec qui je dormais, non mais tu te rends compte ? Est-ce que je vais, moi, troubler son sommeil pour savoir avec qui il a passé la nuit ?
Comme j'ai le sommeil lourd (surtout ce jour-là après la soirée chez Popaul où on a regardé la finale de la Coupe), je ne me suis pas réveillé. Je devais d'ailleurs être le seul car tout l'immeuble était debout sur le palier ou devant sa porte pour attendre que le vacarme cesse.
Il devait sûrement avoir peur du noir, l'officier ministère hyène (c'est lui même qui m'a craché ça à la gueule) car il était accompagné d'un policier baraqué et d'un autre hurluberlu de serrurier qui devait être un braqueur de haut vol recyclé dans la serrure, car il parvenait à ouvrir toutes les portes avec un savoir-faire qui aurait étonné Arsène Lupin.
J'lui ai dit qu'il n'avait qu'à téléphoner : je le lui aurais dit de suite avec qui je dormais. De toute façon, ce jour-là je dormais seul car ma copine, les soirs de Coupe, préfère - et je ne lui donne pas tort - dormir chez elle.
Finalement, il m'a avoué que c'est ma femme avec qui justement je ne dors plus qui l'avait envoyé. Ca m'a drôlement étonné quand même. Comme quoi, avec les femmes, il faut se méfier, elle dit qu'elle a pas assez d'argent et voilà-t-il pas qu'elle se paye un huissier, un policier et serrurier en même temps uniquement pour savoir avec qui je couche. Ah, les femmes! Leur vengeance est un plat abandonné au freezer pendant de très longues années, et qu'elles te réchauffent vite fait au four à micro-ondes à température d'explosion Elles n'oublient jamais de vous en faire voir. Et effectivement, j'en ai vu.
-" Quelle Chambre ? ", me demande cet asticot mi-figue mi-raisin mi-chèvre mi-chou-vert et aussi impassible qu'un collecteur d'impôt quand vous lui parlez de vos autres problèmes de fric.
-" Chambre ? " que je m'étonne. " Je ne suis pas venu à l'hôtel pour dormir à ce que je sache " que je lui réplique du tac au tac, tout en pensant malgré moi à ces minables hôtels de passe car là, un léger doute m'envahit.
Je me demande si je ne me suis pas trompé de crémerie et tombé par erreur sur un de ces bordels à lupanar de luxe où tout est bien propre et net et où on vous subtilise, ni vu ni connu, votre portefeuille, vos cartes bancaires et autres cartes Proton qui, soit dit en passant, est de la même marque que ma voiture (le patron de cette fabrique doit être très fort : faire des cartes de banque et en même temps des bagnoles n'est pas donné à tout le monde).
-" Devant quel Tribunal ? " demande-t-il alors.
-" Pourquoi, il y en a plusieurs ? " je lui demande, certain de n'avoir
vu qu'un seul bâtiment devant moi, avant d'entrer. Et pourquoi "
devant " le Tribunal, comme si on ne pouvait pas entrer à l'intérieur
? Et comme en plus, aujourd'hui, je n'ai pas bu, quoique je garde un vague mal
de tête perpétuel et sourd après la tamponne que je me suis
payée l'année dernière avec mes copains Albert et Jean,
au café du coin, qui porte bien son nom vu qu'il fait vraiment le coin
entre la place et la rue des Commerçants. Y en a qui se cassent la nénette
pour trouver un nom très recherché (qui finalement choque autant
qu'une verrue poilue au milieu du visage d'une jeune fille) et mène son
commerçant directement à la faillite. Tandis que si votre bistrot
fait le coin et qu'il s'appelle le bistrot du coin, là, pas de problème,
tout le monde est satisfait, et les affaires marchent, forcément.
La preuve, c'est que le bistrot du coin que je fréquente avec mes copains (eh oui, fréquenter un bistrot tout seul, c'est d'un triste) existe depuis le siècle dernier (au moins) et se transmet de génération en génération, de père en fils ou de mère en fille si l'héritier est d'un autre sexe. Mais toujours, ils passent le relais sans problème. Et Popaul, qui tient maintenant cet abreuvoir à ivrognes (comme il l'appelle lui-même) est fier d'être le digne descendant de celui qui a donné à boire au frère de l'aide de camp de Napoléon. Evidemment, dans ces cas-là, ça vous fait une publicité gratuite.
-" Vous avez un pli judiciaire ? " me demande encore ce toqué, sans rire.
Je suis fort à la belote mais là, un pli " judiciaire ", je n'en ai jamais eu, ça ne fait pas l'ombre d'un pli. Je suppose donc que c'est un pli qui ramasse tout, qui fait sauter la banque et qui fait passer l'adversaire sous le billard.
-" Je ne suis pas venu jouer un Whist ", que je lui dis.
Le huissier fait alors semblant de m'ignorer, et moi aussi, ce qui fait que je sens que ça commence bien.
Je vois qu'énormément de monde arrive et que les places sont en nombre limité, même si je ne peux pas dire " chères " vu qu'on m'a (encore ?) rien fait payer jusqu'à c't'heure. Je m'empresse de prendre place devant, pour avoir une bonne vue sur la scène. Je suis comme ça moi, j'aime bien voir.
-" Pas là ! " me jette l'autre préposé aux portes,
" là c'est la place de la toge ".
-" Pourquoi, y a pas d'porte-manteau ? " que je lui demande tout en
écarquillant les yeux : v'là-t-il pas que des sénateurs
romains viennent poser leur postérieur et leurs fringues au premier rang.
Et en me retournant, en effet, je remarque que, malgré tout leur savoir,
ils n'ont même pas prévu un porte-manteau ou à la rigueur
de simples crochets, ces loustics d'architectes. A force de réfléchir
aux colonnades et autres couillonnades, ces foutus architectes en arrivent à
oublier l'essentiel.
Je prends donc la première place libre, juste derrière le banc qui sert de porte-manteau donc mais que personne ne semble finalement utiliser puisqu'il est resté preste vide tout le temps.
-" Messieurs, la Cour ! " hurle alors en crachant le huissier que
dont il est question plus haut. Je sursaute.
-" C'est à gauche, en sortant ! ", je lui hurle en réponse
aussitôt, trop heureux de pouvoir rendre à mon tour un petit service
mais malgré tout étonné de voir qu'un type qui travaille
ici depuis des lustres vu son âge canonique, ne sache pas encore où
se trouve le p'tit coin.
Toute la salle se gondole, sauf les gens en habit noir qui viennent de rentrer par la petite porte du coin, bien cachée car je ne l'ai même pas vue en entrant.
(Mic vient de découvrir le Tribunal. A croire qu'il n'avait jamais vu le tram... Pourtant, il est pas bête, le Mic, non simplement, il se demandait où il venait d'échouer. Faut dire qu'il y avait de quoi se poser des questions. Quel cinoche, mes aïeux ! Et en plus, si t'avais vu leurs fringues... Mais ça, c'est pas le plus dur. T'aurais dû les entendre ! On ne pige que dalle, j'te jure...)
Alors tout le monde se lève, comme si on était à messe, sauf que là, y a pas de musique d'orgue pour égayer tout ça, même qu'ils doivent pas trop apprécier la musique, parce que plus tard, ils ont fait sortir un gamin qui était venu avec son balladeur.
- On n'est pas au cirque, et en ma qualité de président, je ne
tolérerai pas ce brouhaha qu'il dit. Preuve qu'on ne peut pas tout savoir,
j'apprends sur l'heure qu'on ne vit pas dans un royaume, mais bien dans une
république ? ! Une bonne âme (un de mes copains qui avait été
invité à une de leurs surprises-parties) m'a appris par après
que tout président qu'il était, il n'avait même pas été
élu, alors...
C'est parce qu'y a un président, qu'on vit en démocratie, parbleu.
En puis, l'employé aux huches, il y avait en tout quatre juges, preuve que plus y de fous, plus on rit... en fait, il paraît que la cour, c'est eux ! Va comprendre : en matière de toilettes, ils ne devaient pas avoir le même tailleur, car l'un était en rouge et les trois autres en noir, avec une écharpe en putois albinos crollé (une sorte de furet, quoi).
J'ai pensé que l'homme en rouge devait avoir des idées larges, socialistes même, et qu'il les affichait devant tout le monde, mais quand il a pris la parole, je me suis dit qu'il devait être tout, sauf socialiste, parce qu'il était le moins sympathique de la bande.
Ils ont demandé à discuter entre eux et avaient l'air de se disputer pour une histoire de cartons que des avocats avaient laissé là. Moi, quand j'ai un carton dans un bistrot, je le paie le lendemain, pour ne pas qu'ils s'accumulent et qu'après, on sait plus combien on doit à Popaul. Faut croire qu'ils avaient pas affaire à un honnête. Faut s'méfier des avocats qui paient des tournées et puis qu'ils ne paient pas.
C'est sûr que s'ils laissent s'accumuler des cartons, ça risque de tourner au vinaigre, je dis en pensant tout haut.
Ils se retournent tous vers moi, comme si j'allais leur en voler un de leurs cartons et me lancent un regard qui en dit aussi long que ma ligne quand un brochet a mordu à l'hameçon. J'ai appris plus tard qu'il y avait là une magistrature à six (en fait ils étaient trois... vraiment, ils comptent d'une façon bizarre...) et une magistrature de bout (sûrement l'autre gugusse qui s'est mis au but de la table). Quand j'ai fait ce commentaire, on m'a rabroué, parce que j'avais encore une fois rien compris : il s'agit d'une magistrature assise et une autre debout. Va comprendre pourquoi. Pourtant, je peux jurer dur comme fer, si j'mens, j'vais en enfer, sur la tête de feu ma belle-mère qui vient justement de s'éteindre, que les quatre lascars étaient tous assis autant que moi, et j'en mettrais même ma main à couper à la guillotine.
- " Affaire Dupont contre Dupont " chante l'employé aux ouvertures.
- " Et mon affaire, elle pas quand ? " que je lui lance illico presto
subito qwinto.
Là-dessus, il me lance un regard qui foudroierait une grue en plein vol, un après-midi d'automne.
Pourtant, ça a eu l'air d'intéresser la cour et le chef de la bande des quatre a demandé aux autres qui j'étais et pourquoi j'étais là, d'un air qui veut dire : " celui-là il va nous embêter encore, alors expédions vite fait son affaire ".
- " C'est à cause que mon bail se termine ", je commence.
- " Vous attendrez votre tour " me lance l'huchier, qui, manifestement était assez contrarié devant son patron, celui-là, je le retiens que je me dis en moi-même.
Contrairement à ce que je croyais, les Dupont et Dupont, c'est pas comme dans les Tintins, même qu'il fait toujours la faute et ne sait pas s'il faut écrire Dupont avec un " t " ou avec un " d " au bout alors il met une fois l'un, une fois l'autre ou bien le contraire de l'inverse de l'opposé. Ici, par contre, les Dupont et Dupont, c'était le mari et la femme et au lieu de s'expliquer sur un matelas et sur l'oreiller en faisant des galipettes, on préféré - faut-il être bête - étaler leurs promise cuitée sur la place publique.
En tout cas, je sais une chose maintenant, c'est que si un mari et une femme veulent se rabibocher après une dispute, c'est sûrement pas au tribunal qu'ils doivent aller : les conciliateurs n'ont pas arrêté de dire du mal de l'autre, quand l'un avait la parole, et de déblatérer sur l'un quand l'autre avait le crachoir. Et en plus, quand un avocat s'est ramené dans la salle, j'ai l'impression que les autres étaient mécontents et j'en viens même à me demander si c'est pas lui qui avait laissé tous ces fameux cartons : il s'est fait engueuler par le président parce qu'il manquait des pièces. Moi, quand je paie, c'est toudi avec des billets, ainsi je suis sûr que j'ai assez, même que je laisse un " pour boire " à Popaul. C'est pas parce qu'on est patron d'un bistrot qu'on peut pas boire. Et y s'en prive pas, Popaul, je lui donne bien raison.
D'ailleurs, quand je paie avec des pièces, je me fais toujours des trous aux poches et comme les trous laissent passer la monnaie si c'était la sortie de la gare, alors j'ai jamais assez pour payer ma tournée, ce qui me choque. Et en plus, ça vous colle une réputation de radin, avec ça...
Je pensais que l'avocat était bien considéré par les juges, et bien il a fallu que je révise ma grammaire. Parce que si j'ai bien compris (même si je comprends que l'avocat n'a pas laissé de carton à la buvette du tribunal) s'il y en a un qui a eu sur ses doigts, c'est bien lui. C'était une affaire dans l'affaire, pire que l'histoire de Taftas qui s'est lui aussi perdu dans un tribunal. Mais là, je crois c'était un vrai château, vu qu'on était en Allemagne.
Faut dire qu'en matière de conseils, il ne devait pas avoir bien fait son boulot, car le type appelé au bar (y d'vait être d'origine étrangère : il parlait toujours de " la bar ", ça m'énervait à la fin) a désavoué son " conseil " en plein tribunal.
Toute façon, même s'ils appellent ça leur " bar ", ch'sais pas pourquoi, vu qu'on vous offre même pas de la flotte à boire.
Le type il a dit aux juges que c'était pas lui qui avait dit ça, mais que c'était l'avocat qui lui avait demandé de le dire pour que ça fasse plus " vrai ". Comme s'il y avait une vérité plus vraie que vraie et une vérité plus fausse que vraie ou plus vraie que fausse... S'ils sont pas tordus, ces zygotos-là.
Même qu'alors, l'avocat est devenu tout blême, aussi blanc qu'une lessive à surprises et à cause de sa robe de curé, ça se voyait encore plus.
Un truc que j'ai pas bien pigé, c'est quand le juge qui engueulait l'avocat s'est quand même adressé à lui en le traitant de " maître ". Comme quoi, même quand on est chef, on peut se faire engueuler par un sub alterne. L'avocat est finalement parti, la queue entre les jambes et le regard triste, mais heureusement, il a dû aller boire un coup et se refaire une santé, parce qu'au moment où moi je quittais la salle, lui, il revenait avec un autre client qu'il a dû ramasser dans les couloirs du tribunal. Peut-être qu'il avait flairé le pigeon et son sourire me laissait croire qu'avec ce qu'il allait sûrement gagner avec celui-ci, il allait pouvoir payer ses cartons... Va savoir.
-" Affaire GEORGES contre MICHEL ! " s'écrie alors le gardien de but à la porte en bois.
Là, je sursaute, parce que je ne m'attendais pas à ce qu'on m'appelle par mon petit nom au tribunal. Bien sûr, on m'appelle plus souvent Jojo que Georges, mais c'est les copains qui m'appellent ainsi. D'habitude, c'est Monsieur DEMOULIN. J'ai des mauvais fréquentations qui m'appellent " Demoulin à bière " à cause de la fois où j'ai descendu un casier d'affilée pour un pari et que mon coude, y faisait comme le bruit du bras d'un moulin sur le comptoir, paraît-il.
Michel, c'est mon ancien camarade de chambrée à l'armée. C'est lui qui m'a loué son appartement que j'habite au deuxième, juste en dessous du sien, mais que j'appelle maintenant Môssieur DELPORTE vu que j'ai plus tellement envie de le tutoyer comme je le faisais au début, après toutes les vacheries qu'il m'a faites avec sa nouvelle femme pour que je parte le plus tôt possible, mais moi je sais bien que c'est sa femme qui veut ça pour y loger sa fille et son gendre qui viennent de se mettre en ménage et qu'elle voudrait bien pouvoir contrôler de plus près, comme elle contrôle maintenant mon ex-camarade. Alors, ils font tout ce ramdam pour que je parte.
-" Vous êtes bien Monsieur Georges ? " qu'y me demande le président.
-" Oui-da ", que je fais. Et je suis obligé de donner mon cure i culom vite fait bien fait, même, c'est bizarre, je suis tellement ému que je marmonne ou chuchote et je sens que ma voix fout le camp aussitôt.
-" A quelle époque êtes-vous entré en jouissance ?
" me demande le président.
-" C'est pas vos oignons ", que je lui rétorque, et là
je tombe de haut, je ne vais quand même pas lui étaler ma vie amoureuse
à ce malappris.
-" J'ai pas de problème de ce côté là ",
je lui fais.
-" C'est pour mon bail qui se termine et que ce salaud de Michel ne veut
pas renouveler alors que je paie toujours à temps ! " (sauf la fois
où je me suis fait plumer au bridge par des tricheurs chez Popaul, même
que j'ai mis des mois à me refaire), mais faut dire que le bridge, c'est
drôlement plus compliqué que la belote.
Seulement, ; je commence à avoir des doutes en moi-même à entendre les mots : chambre, entrée en jouissance ! Ca me fait penser que finalement, je serait peut-être bien, en définitive, tombé dans un de ces boui-boui à chambres. Et qu'ici, c'est les entrées en jouissance, sauf que pour pas avoir des ennuis par la maréchaussée, ils utilisent un jargon codé.
Putain de bordel, me dis-je, où est-ce que j'suis cor tchieu.
-"Monsieur Georges ", qu'il me fait le président, " ne perdez pas votre temps et celui de la Cour. Répondez très exactement aux questions qui vous sont posées " et ça, sur un ton aussi sec qu'un brin de muguet qu'aurait passé tout l'été au Sahara.
-" Votre affaire a bien été introduite ? " qu'il fait.
-" Sauf votre respect, que je vous dois, ça ne regarde que moi ! " que j'lui réponds. Non mais ! D'abord i'm'demande si j'ai joui et à c't'heure, i'm'demande si j'ai introduit m'n'affaire Pour qui y se prend çui-là ? C'est au confessionnal pour puceaux attardés que j'suis tombé ? Ou quoi ?
Mes remarques n'ont pas l'air de le perturber outre mesure, c'est déjà ça de pris. Et au moins, il passe à autre chose alors.
-" Et Monsieur Pierre Michel vous a envoyé un renon ? " qu'i'm'demande alors.
-" Crénom de non, Monsieur le Président ", que je lui réponds, " y doit y avoir erreur : mon salaud, i'n's'appelle pas Pierre mais Delporte, comme l'ouverture que garde votre clerc ".
Le président fait des yeux en point d'interrogation en s'adressant à son garde-vestiaire et à l'homme qui est assis plus à droite du second banc et lui demande alors :
-" Monsieur Michel, c'est bien lui votre locataire ?
-" Pas du tout, Monsieur le Président ", répond l'inconnu
qui se fait passer pour mon proprio.
Alors tout le monde commence à parler en même temps et ça fait un joyeux tohu-bohu.
Moi, j'en profite pour filer à l'anglaise vu que je viens de retrouver la convocation dans la poche intérieure de mon veston et que j'y lis que c'est au deuxième étage que je dois me présenter. Mais allez vous retrouver dans un pareil foutoir !
Heureusement, je risque pas d'être en retard, car je me suis, en vérité, pointé à 9 heures moins le quart et que je lis dans ma convocation que c'est à 14 heures que je dois être là pour le conciliabule. Mais je sais que je ne vais pas me laisser marcher sur les cors-au-pied et mon " camarade de chambrée " verra de quel bois je me chauffe s'il continue à faire du bruit après minuit et s'il hurle encore à mort à la pleine lune pour me faire croire qu'il y a des loups-garous dans l'immeuble.
Finalement, tout ça m'a desséché le gosier et je crois que j'vais aller m'en j'ter une chez Popaul en attendant 14 heures.